Je ne le fais plus. C’est davantage un constat qu’une décision consciente. Je ne sors plus expressément pour faire des photos. Je photographie, c’est tout. Enfin, c’est déjà pas mal! Je crains le jour où je dirai que je ne photographie plus. Pour l’heure, ma curiosité est encore sauve et vibrante. C’est juste que je ne sors plus pour aller faire le photographe. Ça n’a pour moi aucun sens et je n’ai rien à prouver.

Je quitte la maison en direction de la forêt des singes et la rue du même nom. Je suis parti pour errer en tongs vers un inconnu dont je ne ferai pas ici le détail tant il n’a strictement aucun intérêt, comme d’ailleurs les photographies que j’ai ramenées, tantôt prises avec mon téléphone, tantôt avec mon appareil de poche qui ne me quitte plus depuis maintenant vingt ans et cinq versions — chaque fois des évolutions du même modèle.

La technologie est devenue telle que je n’ai quasiment pas utilisé mon boîtier supposé être celui qui devrait prendre toutes les bonnes photos. Je me sens à un point de bascule où très bientôt, ma poche contiendra mon outil de capture ultime; celui dont je n’aurai plus à me soucier et qui me permettra d’être pleinement présent à ce qui se présente devant mes yeux. Cet outil risque même d’être un téléphone. Quand je pense, il y a dix ans à peine, j’ai arpenté la Thaïlande et le Cambodge pendant des semaines avec un Hasselblad et dix kilos de matériel pour ne rien photographier d’extraordinaire. Mon dos se souviendra certainement davantage de ma photographie que le monde!

Siem Reap, Cambodge, 2008

Le syndrome de l’imposteur me saisit souvent, d’abord parce que je n’ai pas fait d’école de photographie et ensuite parce que la plupart du temps, je ne maîtrise pas toutes les contraintes techniques. Je cherche d’ailleurs de moins en moins à le faire. J’ai toujours refusé qu’un objet vienne s’interposer entre mon regard et ma contemplation. J’ai aussi toujours accepté de ne pas maîtriser cet objet, car je sais qu’il ne traduira jamais exactement tout ce que je ressens. C’est peut-être pour cela que j’écris, pour tenter d’apporter à la photographie les mots dont elle manque pour exprimer le sens qu’elle invite à voir. C’est pour moi un acte libérateur, car lorsque les mots rencontrent l’image, l’imposteur laisse place à l’homme, fût-il imparfait.

Je ne sors pas faire des photos. Je photographie, quand je peux, ce que je peux, ce que je vois, très souvent la lumière qui m’autorise toujours à la regarder nue. Je cadre mes photographies, mais je me fous qu’elles soient techniquement parfaites. La photographie ne veut pas qu’on la juge avec ce critère. Elle ne veut pas être une contrainte. Elle a juste besoin de se présenter à nos cœurs, parfois les soigner, c’est sa politesse.

Enfin, je ne mets jamais la photographie en scène, car la scène est la photographie; elle se suffit à elle-même. Mettre en scène, c’est se mettre en scène et ajouter au mensonge déjà énorme qui consiste à figer une fraction du temps et tenter de la faire passer pour l’éternité.